Une saveur de jeunesse avec un goût d'amertume

Distribué partout dans le monde par Netflix, cette co-production sino-japonaise, vendue comme l'enfant des créateurs de "Your Name.", a su attirer mon attention. Trois histoires, un thème : voilà comment ce film, regroupant trois courts-métrages, tente d'évoquer de trois manières différentes les "saveurs de jeunesse"…

L’art de la pub mensongère

Vendre un film, c’est tout un art. Il y a plusieurs bonnes façons de le faire et une très mauvaise : donner des informations volontairement mal tournées pour attirer les spectateurs. Pas de bol, c’est précisément la façon dont le film a été vendu ici et ailleurs.

Par le créateur de “Your Name.

C’est vendeur, hein ? Quand on connait le succès planétaire du titre, on en profite ! Alors bien-sûr, le studio CoMix Wave, ce même studio qui collabore ici avec le studio d’animation chinois Haoliners, est bien le distributeur des films de Makoto Shinkai. Mais le créateur de “Your Name.” c’est Makoto Shinkai. Eh oui. Alors bien-sûr, ses films, il ne les fait pas tout seul mais il n’en reste pas moins le créateur. Surtout que sur l’affiche, on écrit bien “From the creator of…“, au singulier donc.

Ça, c’est clairement ce qu’on appelle un détournement d’information. Dans les grandes lignes, c’est pas vraiment faux mais c’est loin d’être vrai. Ce film n’a rien à voir avec Makoto Shinkai, de près ou de loin. D’ailleurs, si j’étais eux, je ne me risquerai pas à une telle publicité, mensongère ou pas, quand le résultat final n’est pas des plus convaincant

Oh, le vilain mensonge…

En clair, ce qui est grand dans les films de Makoto Shinkai, ce n’est pas le studio, c’est le fait que le film soit dirigé, réalisé et écrit par lui. J’entends souvent cette réflexion :

Oh ! Tu aimes les animes ? Donc tu aimes le studio Ghibli !

Eh bien pas vraiment. C’est Hayao Miyazaki que j’aime particuièrement, pas le studio Ghibli. Tout comme Makoto Shinkai est celui que j’affectionne, pas le studio CoMix Wave. C’est sa finesse dans l’écriture, son perfectionnisme et sa sensibilité. On retrouve bien-sûr toute son influence dans le film “Shikioriori“, mais ça s’arrête là. Que ce soit au niveau des détails graphiques, de l’animation ou du scénario, le film n’a tout simplement pas le droit de se vendre comme enfant du créateur de “Your Name.“, c’est juste incroyablement culotté.

Là, vous sentez la différence de travail ?

Néanmoins, les détails sont là et un soin tout particulier a été apporté aux lumières et aux couleurs. Le film est agréable à regarder, on y retrouve de nombreux détails dans les objets et les décors, que ce soit dans les reflets, dans les matériaux ou dans l’agencement des objets…

La voilà, la réelle influence de Shinkai

La qualité de réalisation et les soins de mise en scène sont plutôt similaires sur les trois histoires, bien que dirigées et écrites par des personnes différentes, mais ils me paraissent bien en dessous des qualités qu’offrent habituellement un film. L’animation reste plutôt statique, manque cruellement de vigueur et n’est travaillée que sur des scènes clefs. Et même là, c’est comme saccadé…

Mec, on se réveille.

Sans parler de l’utilisation de la CGI que j’ai du mal à pardonner quand elle est aussi visible ! Il y a même des plans ou cette 3D maladroite arrivait à faire quitter mes yeux des sous-titres, nom de dieu ! Ce genre de concession, je suis prête à l’accepter pour une série, mais pour un film ça m’énerve. Heureusement, elle n’est pas utilisée très souvent, ce serait une vraie catastrophe…

“Enlevez-moi cette maquette CGI dégueulasse de mon bureau !”

Néanmoins, le projet a aussi cette honorable initiative et ce culot de mettre en avant de nouveaux noms, ou du moins des noms moins connus, à travers une co-production sino-japonais : un mélange plus que bienvenu car il apporte souvent un côté authentique vraiment appréciable.

Une qualité d’écriture inégale sur les trois histoires

Malheureusement, la réalisation est de loin l’élément le moins problématique dans l’histoire. Quand j’ai regardé le film, j’ai décidé de mettre de côté cette “drôle” de pub et de me concentrer sur ce que le film voulait transmettre. Quel est le message ? Quel est le fameux sujet commun aux trois histoires ? J’ai mis en pause le film à la fin de la première histoire pour poser une première analyse.

Première histoire : La véritable réussite du film

Le film a été traduit chez nous par “Flavors of Youth“, donc “Les saveurs de jeunesse” ou “Les saveurs de la jeunesse“. La première histoire s’aventure dans nos souvenirs via nos sens, plus particulièrement via le goût. Un premier thème qui nous parle forcément, à travers un plat favoris ou un souvenir autour d’un repas étant enfant.
L’identification du spectateur, un élément crucial quand on évoque un tel sujet, est immédiate.

Ça, c’est une jolie saveur de jeunesse…

En plus de ça, on constate que le film met en avant la course actuelle vers la modernité et la technologie, image d’une société changeante qui marque une transformation de nos souvenirs d’une ville, d’un paysage, d’une époque et qui symbolise comme une sensation d’amertume liée au passage à l’âge adulte : la perte de ce qui faisait “les saveurs” de notre enfance.

D’un point de vue visuel, les couleurs sont chaudes et l’ambiance est “rurale” lorsque le personnage évoque ses souvenirs d’enfance, puis plus froides et “urbaine” lorsqu’il est adulte : un jeu de couleurs et d’ambiances vraiment parlant.

Adulte : froid/urbain // Enfant : chaud/naturel

La première histoire est donc parfaitement dans le thème, l’écriture est soignée, la nourriture est particulièrement détaillée et appétissante, et le ton donné à travers une simple narration inspire un véritable récit de souvenirs.

T’as pas faim ? Maintenant, si.

C’est à ce moment là que je pensais avoir saisi le véritable thème du film, puis vint la deuxième histoire…

Deuxième histoire : L’intrus du film

Alors là les gars, changement de plan ! Plus rien ne correspond à mon analyse de la première histoire. Et si je pense ne pas me tromper dans cette analyse, c’est bien parce que la troisième histoire, elle, respecte globalement les mêmes symboles que la première. Alors qu’est-ce qui se passe avec ce second arc ?

Contrairement à l’histoire une et trois, le thème est totalement hors-sujet voire carrément inintéressant. On y suit une jeune mannequin et sa sœur cadette, orphelines, dans leurs quotidiens. Le seul rapport à la jeunesse est le fait que le personnage principale se sent dépassée, trop vieille, par rapport à d’autres mannequins encore belles et “fraîches”. Mais où est le rapport avec les souvenirs de jeunesse, là ? Car à un aucun moment du film, elle ne repense à ses débuts, à son succès ou à sa facilité de trouver un job étant plus jeune… C’est juste de la jalousie.

La seule morale du film est qu’elle doit persévérer dans le mannequinat dans une catégorie de son âge. Cette histoire aurait pu fonctionner si le personnage approchait la quarantaine ou la cinquantaine. Mais ici, on est juste face à une gamine de 26 ans qui nous fait sa crise puérile, c’est ridicule. Contrairement à la première histoire, l’écriture manque complètement de finesse, les personnages sont des clichés ambulants et leurs développements essayent de dépasser le stade de “court-métrage”.

Non, tu es surtout très chiante.

J’ai vu beaucoup de critiques négatives sur un manque de développement des personnages ou du scénario. Mais selon moi, cette critique n’a pas lieu d’être. D’un point de vue général, lorsque c’est bien écrit, on peut transmettre énormément avec peu. Ici, le but du film n’est pas de conter une histoire complète autour de personnages hyper développés mais de faire parvenir au spectateur un souvenir de jeunesse, une nostalgie. Tout ça était clairement réuni dans la première histoire. Mais ici, le ton “narrateur”, si bien exploité précédemment, est malheureusement perdu et transformé en dialogues fades. Avec ça, c’est toute la symbolique du thème qui échappe à l’histoire. Impossible de s’identifier en tant que spectateur, rien de réellement sentimental n’en ressort. Et là, on trouve le temps vraiment long

Non, mais t’es toujours pas dans le thème là…

Et si, d’habitude, je suis la première à prôner les qualités d’œuvres japonaises (poésie, sensibilité, etc.), je m’incline ici en parfaite idiote. Car la seconde histoire, la partie “japonaise” du film, est de loin la plus mauvaise. Pour information, c’est d’ailleurs la seule histoire, parmi les trois, écrite et réalisée par deux personnes différentes : Naruki Nagakawa (script) et Yoshitaka Takeuchi (qui a travaillé les séquences 3D pour les films de Shinkai). Seulement, je suis forcée de constater que l’écriture japonaise est ici la plus médiocre aux côtés des scripts des chinois Jiaoshou Yi Xiaoxing (première histoire) et Li Haoling (troisième histoire et réalisateur en chef du film).

Troisième histoire : Le classique du film

Et pour finir vint la troisième histoire. Une sorte de “Byōsoku 5 Centimer” pour beaucoup, mais qui selon moi ne vaut pas cette comparaison. On retrouve quelques similitudes dans l’histoire mais encore une fois, la finesse de l’écriture et la qualité de la réalisation de Makoto Shinkai n’y sont pas. Il est vraiment idiot de vouloir absolument rapprocher ce film à Shinkai au moindre détail, si ce n’est sa simple influence sur le film.

Si on prend l’arc tel qu’il est, l’histoire se défend bien mieux que la seconde et rassemble les thèmes de la première. On retrouve de nouveau le sujet du souvenir de l’enfance, cette fois accès sur l’avenir et sur le premier amour, et la démonstration d’une chine dans sa course vers la modernité. Le sujet est plutôt classique et déjà exploité une multitude de fois, mais on retrouve un possible moyen d’identification. Visuellement, les jeux de couleurs et les ambiances symboliques sont également de retour. Enfin, même si le ton n’est pas aussi raffiné que dans la première histoire, la mise en scène et l’écriture sont bien plus intéressantes que dans la deuxième.

Mais là encore, les problèmes d’animation et la CGI indiscrète sont visibles…

Malheureusement, les défauts visuels globaux sont aussi de retour… La qualité des décors est inégale, la CGI est vraiment indiscrète et le visage des personnages lors de certains dialogues est aussi expressif qu’une huître.

“Duuuuuuuuh”

L’OST : le scandale théâtral de trop

S’il est important d’analyser chaque histoire individuellement car réalisées par différentes personnes, il faut aussi souligner que les trois histoires, artistiquement parlant, se coordonnent et fonctionnent au travers d’un seul et même film. Néanmoins, elles souffrent par la même occasion des mêmes défauts.

Je parlais précédemment du manque de finesse dans l’écriture. Si ce manque est bien présent, le côté théâtral de certains passages l’accentue d’autant plus. Le coupable de ce théâtre ? L’OST. J’ai vu beaucoup de gens criait sur tous les toits que l’OST était magnifique, qu’il accompagnait merveilleusement bien le film. C’est un peu vrai et un peu faux à la fois. La musique en elle-même est très jolie, cela va de soit.

Ce n’est pas vraiment la mélodie elle-même qui pose problème, mais la façon dont elle est exploitée dans une scène. Lorsqu’une scène se veut émotionnelle, hop, on fait comme les américains, on vous sort le gros son orchestral bien lourd à la Disney. Du coup, toute l’émotion redescend devant le scandale musical en arrière plan de certaines scènes… Des scènes qui, d’ailleurs, auraient parfois mérité un silence ou une musique capable de mettre du poids dans une action avec discrétion et ingéniosité. De cette façon, l’émotion est souvent bien mieux retranscrite et c’est ainsi que l’on reconnaît une bande-son de qualité : sa capacité à embellir les scènes sans les écraser