Destins Parallèles – Elle & Lui

Destins Parallèles – Elle & Lui

de Daisuke Imai

Destins parallèles” (Ou “Koto Koto”, en japonais) est un manga sorti chez nous aux éditions Komikku en 2018, de Daisuke Imai. L’auteur est notamment connu pour son dernier titre “Instants d’après“, un oneshot sorti très récemment en France (toujours chez Komikku). Et c’est justement ce titre qui m’a donné envie de découvrir les précédentes œuvres du mangaka. 

Histoire

Nous suivons le quotidien de deux étudiants à Kyôto. D’un côté, Chihiro, une jeune fille plutôt timide qui manque cruellement de confiance en elle. De l’autre, Yukichi, un intello au fort caractère qui cache ses faiblesses derrière son répondant. Rien ne semble lier ces deux étudiants que tout oppose. Il suffit pourtant d’un petit miroir et d’un coup du destin pour les réunir et voir naître en eux des sentiments…

“Tiens. Cette fois, donne-le à ta véritable âme sœur !”

Le diptyque, mieux que l’originalité, LA bonne idée

Destins parallèles“, sorti en 2015 au Japon, est l’un des premiers manga à avoir expérimenté le genre diptyque : une œuvre composée de deux parties complémentaires.

Bon, on ne va pas faire genre, ce n’est pas ce manga qui a inventé le concept. Mais dans l’histoire du manga, il faut savoir que ce n’est pas vraiment une tendance. Et ça a pas mal chamboulé les codes éditoriaux de l’époque, rien que ça. Après tout, le style de parution du manga s’accorde difficilement avec le genre diptyque. Comme le dit l’auteur lui-même dans la postface du dernier tome :

Cette expérimentation unique en son genre dans le monde du manga était donc évidemment une première pour moi aussi, mais elle s’est révélée être un mélange passionnant de tâtonnements et de challenges.

Je remercie pour cela tout d’abord mes responsables éditoriaux qui ont dû sortir de leurs codes habituels pour arriver à ce résultat[…].

Daisuke Imai / Destins Parallèles, Elle & Lui (T.3) – postface

Ici, les deux parties “Elle” et “Lui” se répondent par l’alternance des points de vue des deux protagonistes, Chihiro et Yukichi. L’histoire se “répète” deux fois et pourtant, elle ne fonctionne correctement que si vous respectez l’ordre de lecture adéquate : on commence par le tome 1 du point de vue de Chihiro (“Elle“) puis de Yukichi (“Lui“), et ainsi de suite ou inversement, évidemment. En gros, l’histoire se conclut en 3 tomes mais se complète, par alternance, en 6 tomes.

À première vue, on peut penser qu’une histoire qui se “répète deux fois” risque de nous montrer… deux fois la même chose. Et pourtant, cette impression de déjà-vu qu’on peut redouter est inexistante dans ce “parallèle” imaginé par Daisuke Imai. Même lorsque les personnages partagent des scènes communes, leurs sentiments respectifs suffisent à repenser la scène, de façon comique comme émotionnelle.

Et quoi de mieux qu’un diptyque pour raconter une histoire d’amour entre deux personnages distincts, tant par leurs personnalités que par leurs façons de penser ? C’est là qu’on arrive au meilleur point du titre.

La psychologie féminine et masculine

Le côté amusant

Que ce soit dans les dialogues ou dans les actions, l’auteur nous offre le privilège d’être dans la tête des deux protagonistes. Une scène, lue une première fois du côté “féminin”, peut prendre un tout autre sens une fois du côté “masculin”. En prenant le temps de connaitre la philosophie des deux personnages principaux, on redécouvre chaque scène qu’ils partagent. Et dans ces scènes communes, chaque réaction, expression et sentiment s’analysent. Pour résumé, on passe son temps à se dire “Aaaah, c’est pour ça !”, et c’est très amusant. Sans oublier que le côté hyper expressif des personnages rajoute matière à cette analyse…

Les causes de l’un…
…sont les conséquences de l’autre.

Le côté intéressant

Et comme ça ne suffisait pas, en plus du côté amusant, il y a le côté intéressant. En tant que grande consommatrice d’histoires romantiques (hétérosexuelles), je constate qu’on est plus souvent du côté de la fille puisqu’elle est, habituellement, l’héroïne de l’œuvre. Parallèlement, le garçon incarne, sauf exceptions, cet autre bout du duo, mystérieux personnage dont on ne connait jamais vraiment les pensées. Un genre de Pokémon légendaire insaisissable…

Avec “Destins Parallèles“, plus besoin d’attendre le tome 5 pour savoir ce qu’il se passe dans la tête de nos héros masculins. Bien que le personnage de Chihiro est assez proche des codes de l’habituelle héroïne d’histoires romantiques, Yukichi est, quant à lui, bien loin de l’ikemen, ce héros beau et parfait. Sa dégaine maladroite, son fort caractère et son répondant légendaire apporte un vrai plus au personnage. 

Pour l’anecdote, sa vulgarité est par moment très crue comme elle peut être minimisée par des termes qui semblent tout droit sortis des années 60… Du genre “Sale pleutre” pour désigner un lâche. Drôle de choix de traduction, mais ça reste un détail.

La base du scénario repose sur une histoire romantique “classique”, mais le récit se veut plus réaliste, plus mature, parfois même plus cru. On nous parle d’amour, bien-sûr, mais aussi et beaucoup d’amour à sens unique et toutes les difficultés liés à ces sentiments si compliqués.

Destins Parallèles, Lui (T.2)

Le tout en misant avant tout sur la psychologie des personnages, principaux comme secondaires. Car si Chihiro et Yukichi partagent des moments communs, évidemment, ils sont aussi influencés par leurs expériences et entourage respectifs. De cela ressort une évolution constante des protagonistes, de leurs relations et de leur philosophie de vie.

La double justesse de l’auteur

Au-delà du cliché “Les filles sont comme ci, les garçons sont comme ça“, il existe une différence fondamentale entre la psychologie féminine et masculine. C’est un fait indéniable. Lors d’un dialogue entre Chihiro et l’une de ses amies, celle-ci l’explique avec justesse :

“Lorsque quelque chose tourne mal dans un couple, l’homme a tendance à vouloir expliquer tout par la logique. Tandis que la femme réagit en fonction de ses émotions et aime qu’on éprouve de l’empathie à son égard. Au final, ça crée des divergences de point de vue engendrant ces querelles. Un classique.”

Destins Parallèles, Elle (T.3)

Évidemment, cet exemple va dans le sens du manga et cherche globalement à généraliser. Range tout de suite ce vilain commentaire sur la diversité des mentalités… (≖ᴗ≖✿)

Honnêtement, je dois avouer que les tomes “Lui” étaient pour moi les meilleurs, ou du moins les plus intéressants. Non pas que le côté “Elle” m’ennuyait ou me désintéressait. Vraiment, Chihiro est un très bon protagoniste féminin, courageuse et jamais passive. La raison est toute simple : je suis une femme et être dans la tête d’un homme et comprendre son point de vue, ça m’intrigue et me séduit !

Sans oublier que mon sens de lecture était toujours “Elle” puis “Lui“. Les tomes de Yukichi représentaient donc toujours, pour moi, une conclusion ou une réponse à mes questions. 

“Destins Parallèles”, Lui (T.1)

En bref, c’est par cette double psychologie que le format diptyque de “Destins Parallèles” prend tout son sens : d’un point de vue comme de l’autre, vous serez au plus proche du couple et de sa “complexité”. Celle qui oppose, de façon la plus frontale qui soit, les différences qui opposent hommes et femmes. C’est dans cette confrontation que l’auteur nous propose, avec tant de justesse, l’un des fonds de son histoire.

Tout dans la symbolique

À côté de la psychologie des personnages, le diptyque fonctionne par de fortes symboliques utilisées par l’auteur. Aussi, sur la traduction du titre, je suis particulièrement séduite par le choix de Komikku. “Destins parallèles“, il n’y sûrement pas mieux pour énoncer l’histoire du manga. Deux destins étroitement liés qui jamais ne se croisent.

Même si bien-sûr, ils peuvent se retrouver, échanger et partager, leurs mésaventures nous donnent toujours l’impression que les protagonistes se frôlent sans jamais “s’atteindre” et c’est ça qui nous tient en haleine.

Cette métaphore du titre est renforcée également dans les couvertures des tomes, où Chihiro et Yukichi “partagent” un décor scindé.

Les illustrations des chapitres, également, où les deux protagonistes évoluent dans les mêmes décors, mais – presque – toujours en solo. Sans parler du miroir, l’objet clé qui va rapprocher notre duo d’étudiants kyôtoïtes, qui vient accentuer l’esprit de reflet, de correspondance et de liaison. 

Un hommage pour sa ville natale

Dans l’une des postfaces du manga, le mangaka Imai Daisuke nous livre :

Je suis né et j’ai été élevé dans la campagne proche de Kyôto puis suis allé vivre à Tôkyô juste après mes études dans une fac de Kyôto.

À la capitale, à chaque fois qu’on me pose la question sur les bons coins à aller voir absolument à Kyôto, je me rends compte à quel point je connais si peu ma ville.

Daisuke Imai / Destins Parallèles, Elle (T.1) – postface

Sur Nostroblog, j’ai eu la chance de tomber sur la courte interview de l’auteur concernant, à l’époque, la future sortie de “Destins parallèles“. Parmi ses réponses, le mangaka avait expliqué “arpenter la ville en prenant des photos, puis transférer les clichés sur ordinateur et dessiner les décors sur calque“. Quand bien même je vous conseille grandement la lecture de l’interview, on devine facilement, même sans en lire un mot, la place d’honneur donnée à Kyôto. 

Exemples des photos prises par le mangaka, Destins Parallèles (T.3, Elle & Lui)

Dès les premières planches et jusqu’à la fin, l’auteur prend toujours le temps de planter le décor. Une (ou parfois même deux planches) tient très souvent le rôle de visualisation de l’espace et accentue d’autant plus le destin “chassé-croisé” qui lie nos deux protagonistes. Les lieux deviennent clés, d’un côté comme de l’autre, et ont tous leur importance dans le récit. Et comme toujours, son storyboard soigné et réfléchi est fidèle à son style réaliste contrastant avec ses personnages au style “cartoon”.

L’importance porté aux lieux semble être aussi, pour Daisuke Imai, un moyen de “faire connaissance” avec Kyôto, sa ville natale. Finalement, derrière ses postfaces au ton plutôt nonchalant se cache un vrai romantique. On croirait presque reconnaître Yukichi, tiens…


© 2015 Imai Daisuke (mangaka), Futabasha

Verdict

L’utilisation d’un diptyque est sûrement LA meilleure idée qui soit pour traiter de romance. Et comme si tous les bons points offerts par cette romance parallèle ne suffisaient pas, l’auteur nous offre en plus un réel travail psychologique sur ses personnages. Que ce soit l’amour, l’amitié, l’ego, la confiance, le couple, l’avenir ou la peur, tous les sujets sont traités avec beaucoup de justesse et de maturité. Même si on relève quelques clichés liés aux codes d’histoires romantiques (rivaux amoureux, etc.), les personnages transpirent d’humanité et leurs évolutions philosophiques surprenantes résument toutes les valeurs de l’œuvre. Le tout à travers un storyboard pensé sur fond de décors réalistes qui jouent un rôle majeur dans l’alternance de point de vue.

Si je devais retenir quelque chose de cette œuvre, c’est qu’elle donne du courage et l’envie d’avancer. Tout comme nos deux protagonistes, portés par leurs sentiments et leurs influences communes, l’œuvre encourage quiconque à braver ses complexes, ses peurs et ses faiblesses. Personnellement, je considère Chihiro et Yukichi comme deux protagonistes qui m’ont beaucoup appris, auxquels je me suis attachée et que je ne suis pas prête d’oublier

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