Chronique d’errances au pays du soleil levant

Chronique d’errances au pays du soleil levant

Avec version audio !

Mille interrogations, beaucoup de mystères, trop de questions sans réponses. Je viens, pour la deuxième fois, d’aller dans le pays qui a eu le plus de place dans ma vie : l’impérial Japon.

Inspiration. Expiration. Plongée dans le souvenir.

Je suis assis, devant mon ordinateur, entouré de mon carnet de notes, de dessins, d’un gachapon, des tampons que je faisais dans les gares, auberges et lieux importants; de ma carte poinçonnée du Batting Center de Kabukicho, et tous ensemble, nous sommes surplombés par les figurines de Ryo Saeba, Kaori Makimura et Bulma mis en valeur sur mes enceintes. Comme un petit décor censé stimuler mon imaginaire et commencer cette chronique de voyage.

Sauf que face à tout ce que j’ai vu, vécu, ressenti, mangé, observé, joué, acheté, consommé, parcouru, gravi, descendu…se mélange au fond de moi, cet adolescent de 15 ans qui regarde ce pays avec encore tellement de passion, tellement d’envies et de questions; accompagné par ce trentenaire qui regarde dans la même direction, avec une froideur méthodique, analyste, éduquée par ses deux voyages au pays dit du soleil levant, métaphore de la levée permanente d’un peuple qui trébuche.

De Tokyo à Hiroshima

J’ai voyagé au japon deux fois. 23 jours la première, puis 3 ans plus tard pendant 13 jours. De Tokyo à Hiroshima, de l’île de Miyajima à l’ile aux Lapins, j’ai rayonné autour d’Osaka vers Nara, Kyoto, Himeji, j’ai traversé Tokyo d’Ouest en Est, Du Nord au sud. J’ai erré par delà les limites des villes, les montagnes jusqu’à, ce jour, où j’ai ouvert les paravent de ma chambre de ryokan, et sentis un frisson dans mon dos et laisser l’émotion effleurer mes yeux alors que je contemplais le colossal FujiYama. J’ai ainsi exploré la côte Est de Honshu (la grande île centrale du Japon) à deux époques différentes de ma vie avec deux groupes de covoyageurs différents qui ont forcément influencés mes errances.

D’une rigueur à l’errance

En Mars 2016, j’arrivais au sein d’un groupe de 7 personnes. Tout le voyage avait été méticuleusement décidé et organisé par un membre du groupe qui été déjà venu. Nous avions booké tous les appartements, les tickets de train, shinkansen…et les journées étaient dictées par un GoogleWord préalablement rempli et structuré en demi journée. Avec le recul, le côté ultra organisé ne laissant aucune place à l’improvisation était en parfaite coordination avec la société nippone moderne. Ces gens rangés par ligne de 2 ou 4 devant les métro, où personne ne double personne, où personne ne parle fort, ces trains et bus toujours à l’heure, cette masse de travailleurs qui se croisent sans se toucher, performants, efficaces. Être ultra organisé au Japon est quelque chose de normal. Toutefois… la plus belle expérience qu’il m’ait été donné de vivre au Japon, celle de voir le Mont Fuji au matin , était le résultat…d’une magnifique errance. Comme quoi…

Il était une fois, mon rêve.

J’arrivais donc la première fois dans le pays dont j’avais le plus rêvé, un fantasme aux cerisiers pales, aux petits ponts sur les rivières, à la sagesse et à la douceur d’une mélodie de Nobuo Uematsu ou Joe Hisaishi, un pays aux rebords saillants, des katanas aux immeubles de Minato, un pays solide, impérial, invincible ayant survécu aux guerres civiles, aux tremblements de terres, tsunami, catastrophes nucléaires; un pays furieux la nuit tombée, baigné par les vifs néons et assourdis par des hordes de salles de Pachinko…et surement au fond…dans le noir, quelques déhanchements étranges et sexuels de créatures mi enfant mi objet sexuel que je pensais cachés comme toutes les “perversions” du monde moderne.

Osaka mon amour

Forcément, l’inquiétude de tomber de haut, d’être déçu est arrivée à peine mes premiers pas foulaient la gare sous l’aéroport, j’étais submergé par des noms de gares en kanji incompréhensibles. Je soufflais à peine que j’étais planté sur le quai du célébrissime Shinkansen arrivant fièrement, avec son profilage légendaire.

Direction Osaka, où pour mon initiation au pays, on me présenta à Dotonburi. Ce fut une révélation.
J’ai compris instantanément que tout ce dont j’avais rêvé …était vrai. Que toute cette adolescence à engloutir de la culture japonaise par les mangas, les animes, les films, la musique les jeux video… avait forgé en moins une pop culture japonaise proche de la réalité. J’étais planté là, sur le pont permettant d’observer le Marathonien GLICO entouré de milles néons et vidéo, de gigantesques figurines de crabe et pieuvre pour indiquer les fameuses chaînes de restauration. J’étais au Japon. Plus de 15 années s’étaient écoulés depuis mon premier manga Evangelion. Un Japon trois fois plus fou que ce que j’avais modestement espéré. J’ai su à ce moment, à peine arrivé depuis 6 heures. Que j’allais revenir. Que si tout était aussi incroyable et vrai. J’allais devoir revenir dans ce pays car je savais que j’y trouverai une partie de moi, concrète et palpable, celle que j’ai fantasmé pendant des années et des années.

Rain

Osaka s’avère être une parfaite ville pour commencer. On peut rayonner rapidement en Shinkansen et découvrir les grands lieux tels que Nara et ses biches, Himeji et son château du Héron Blanc et bien sur Kyoto avec l’alignement de Tori du Fushimi Inari. J’aimerai faire un rapide interlude sur ce dernier temple. Je l’ai visité sous la pluie la première fois, puis secrètement j’ai prié pour que la pluie se fasse également abondante la deuxième fois. Ce qui arrivera à ma grande surprise. Car ce temple, mais encore plus son gigantesque parc montagneux à l’arrière, ne sont que magnifiés par la pluie et la brume. Il y règne en ces lieux quelque chose de mystérieux voir mystique que la pluie magnifie lorsqu’elle ruisselle sur les tombes, humidifie les museaux des kistune (renards) en pierre ou encore quand elle goutte des Tori flamboyants.

Nara, Himeji, Kyoto, ces trois lieux extrêmement touristiques, aussi beaux soient-ils, m’ont amené à considérer le tourisme de masse au Japon; En tant que bon Gaijin, on peut se demander jusqu’où notre présence plait ou dérange. Par exemple, à Kyoto, le tourisme de masse fait du mal à la ville et ses habitants, si bien que la mairie a tenté d’augmenter les prix des transports pour convaincre les gens de ne pas y aller…mais que voulez vous. C’est comme tenter de désengorger les champs Elysée et la tour Eiffel…

Gaijin Invasion

J’ai tenté de prendre du recul par rapport à ma présence et celle de mes congénères. Et forcé d’admettre, que tout ceci, oblige le Japon à se dénaturer pour devenir l’image que l’on a de lui. Certains endroit comme le quartier de Gion à Kyoto devient une sorte de parc d’attraction où tout semble faux et surtout. Froid. Le Japon est déjà un pays au peuple carré, peu assujetti aux échanges humains expressifs et corporels. Il en découle donc rapidement lors des visites, une impression de dureté, de froideur, un côté presque “trop parfait”. Un de mes co-voyageurs du deuxième voyage avait même catégorisé le peuple japonais de “peuple sans vie”. Si le terme est fort, je lui ai concédé une image intéressante et à questionner. J’étais d’ailleurs un peu interloqué par le fait qu’au moment de revisiter certains endroits, pourtant magnifiques, je ressentais une banalisation de mon ressenti. Les sites n’avaient pas beaucoup évolués et comme je le disais, seul le côté organique de la pluie m’avait permis d’apprécier à nouveau le Fushimi Inari.

Vers la culpabilité de la politesse

Dans ce questionnement de l’impact occidental moderne sur le Japon, j’en étais même arrivé à culpabiliser de dire Arigato/Kon banwa/Gomenasai… et de me pencher en avant pour remercier et m’excuser. Étais-je en train de transformer la pureté de la tradition et du peuple en folklore de Gaijin? Cette réflexion m’a laissé perplexe pendant plusieurs jours et puis nous avons été dans un restaurant, isolé, loin des axes touristiques. Une dame magnifique d’une soixantaine d’année nous a servi à manger et par pure gentillesse nous a transmis simplement quelques bienséances japonaises. Qu’elles étaient les raisons de les faire, comment les faire…

Tout convergeait vers l’importance de la politesse au Japon. Que le respect de l’autre passait avant tout et qu’il tenait dans un ensemble discret d’attentions et de gestes que j’apprenais au fur et à mesure au fond de moi comme un petit décor miniature, fragil et rempli de détails et nuances qu’il était nécessaire de manipuler avec délicatesse et retenu.

Un système logique. Une errance plus directe

J’ai pour autant vu des gens décrier par un ethnocentrisme latin bas du front le fonctionnement trop ordonné et “simpliste” du peuple japonais. Or, une analyse systémique du pays dévoile au contraire, une richesse dont il est difficile d’entrevoir les confins.
Peu importe la direction dans laquelle j’essayais de m’enfoncer, je n’ai toujours trouvé qu’une ramification fascinante de surprises.

Lors de ma visite du Musée National au fond du Parc Ueno, lors de mes errances à la salle Mikado où les joueurs devenait maître de l’esquive sur DoDonPachi ou lorsque nous avons décidé sur un coup de tête, de passer dormir dans le fameux ryokan devant le mont Fuji en revenant de Osaka à Tokyo. Ce dernier périple, grâce à, justement, la rigueur nippone (et un peu grâce à Google, ne boudons pas la réalité) nous a permis de découvrir en toute quiétude les bus régionaux, la découverte de la vallée du Mont Fuji, les recoins peu touristiques, les randonnées dans les forêts enneigées et cette fameuse auberge, loin des deux gros pôles touristiques, où j’ai mangé le meilleur repas du pays mais également là, où au matin d’une nuit nuageuse dissimulant le grand Fuji, le soleil avait percé et avait tout dissipé, faisant trôner devant notre fenêtre de chambre, le FujiYama.

L’errance, le voyage, qu’ils soit mentales ou physiques, sont amenés naturellement par la culture japonaise et l’on ressent parfaitement le côté hédoniste d’un pays qui sait se faire plaisir. En effet, a contrario de la vie professionnelle qui se doit d’être colossale voir étouffante, toute les pratiques liées à l’évasion sensorielle sont forcément autant poussés au paroxysme. Toutes les pratiques de l’art, de la cuisine jusqu’au jeu vidéo en passant par les plaisirs thermales, tout semble être parfaitement maîtrisé, magnifié. Vu de l’extérieur, c’est un régal des sens à chaque instant. On reste rapidement pantois devant la présentation des kaiseki, ces repas typiques des ryokans, devant la maîtrise des jeux de rythme dans la salle arcade de Taito, ou devant les jardins et temples shinto.

Or tapissés dans l’ombre, le médiocre et le passable n’ont pas leur place dans la société japonaise. Ils ne doivent jamais être vus ou entraperçus, aussi important soient leurs rôles de transition allant de l’entreprise de quelque chose vers sa maîtrise. Non. Tout ce qu’on montre doit être parfait. Que tout ce qui ne l’est pas, doit être enfermé.  Et toute cette pression a un coût, macabre, qui résonne des seppuku du samouraï jusqu’aux pendaisons modernes de la tristement célèbre forêt des suicidés (par laquelle je suis passé sans le savoir quand je randonné au pied du Mont Fuji). Et dans le registre des dérives il y a, à l’autre bout du fil, la culture du plaisir pulsionnel, la culture sexuelle.

Sexy Dolls Sexy Childs…Sexy WHAT?!

Elle tire sa pleine puissance de la frustration démesurée des hommes et le désintérêt des femmes. Les premiers luttent contre des fantasmes éduqués à coup de Hentai, MaidCafé, figurines dénudées et poupées en silicone. Quand les secondes se désintéressent des rapports physiques, faute au taboo du sexe à l’école et en famille et causé également par des hommes pervertis sinon absents et fatigués par le travail.

Si on met en perspective, le fait que les enfants grandissent avec des parents qui ne montrent que très rarement de l’affection physique l’un vers l’autre…on comprend rapidement que le rapport au sexe est quelque chose d’impalpable; et qu’en l’absence d’éducation à ce dernier, c’est la porte ouverte à toute dérive. Les mangas et anime montrent des pratiques ultra machistes sur des femmes aux proportions inhumaines, et l’on retrouve comme je l’ai dis plus haut dans des sexshop, pas du tout dissimulés, des cabines en verre dans lesquels sont exposées des poupées en silicones que l’on peut customiser à l’envie et qui ont toutes l’apparence de très jeunes filles voir fillettes.
Que dire également des magazines porno disponibles dans toutes les superettes juste à l’entrée, à hauteur d’enfant.

Karma…

C’est toujours intéressant d’observer que de telles pratiques subsistent, sans qu’aucun jugement moral ne fondent sur elles. Les hommes japonais sont libres d’aller acheter une vaginette moulée sur le vagin d’une actrice, d’aller discuter avec des jeunes filles déguisées pour les suivre dans des cafés où ils rigolent entre eux, où elle dansera pour lui tout au plus.
Très très naïvement, je m’étais dis que…si cela permettait aux hommes de décharger et d’éviter les agressions sexuelles. Finalement…les filles n’ont pas de contact physique. Elles jouent la comédie. Ce n’est pas tout à fait de la prostitution, même si dégradant d’être une femme objet.

…Police

Sauf que…la situation n’est pas tout à fait sous contrôle !
En occident, on a bien entendu parler des hommes qui prennent des photos sous les jupes des filles, un peu comme une blague de japonais…à tort ! C’est au contraire un fléau. Au point où l’on peut voir régulièrement des panneaux à côté de certains escaliers en verre, ou avec ouvertures, des panneaux interdisant les photos par dessous. Sans parler des études psychologiques qui dénoncent ces pratiques dites de “décompression des frustrations” alors qu’elles ne font qu’alimenter et banaliser des pratiques socialement inadmissibles.

Je le redis, on est loin, très loin de la réalité. Et pour cause, la mise sous silence et la pression exercée sur les filles qui veulent porter plainte est forte.
Et cela donne l’impression d’un Japon non impacté par ces vices. Or c’est tout le contraire. Le Japon, comme l’occident, fait bénéficier le patriarcat du fameux saint pouvoir de “non contrôle”, l’homme restant un être libidineux qui, à ses envies sexuelles, ne peut résister. Et à force d’excuser, on finit par accepter. Et cela, précisément, me pose un problème. J’aimerais tellement avoir plus de temps sur place pour étudier ce sujet.

Un autre jour d’automne, je reviendrai

Ah! L’adolescent qui est en moi vient de me taper sur l’épaule et me regarde avec un regard dur et inquisiteur. Oui, c’est vrai, le Japon c’est plus que ca, c’est un ensemble complexe, bien moins manichéen qu’il ne semble. Plein de nuances et de merveilles.Il existe encore tellement de sujets à approfondir, tellement de lieux à explorer notamment au nord et au sud, tant de groupes sociaux à observer. Je préfère me dire que je ne connais encore rien du Japon.

Dans cette chronique, j’ai laissé aller mes réflexions dans les carcans communs qui nous parlent chez nous en occident.
J’aimerai passionnément étudier d’avantage l’histoire sociale de ce pays si mystérieux. Découvrir des beautés humaines inespérée, inimaginée. J’aimerai savoir et comprendre comment un peuple qui s’est relevé de tant de cataclysmes se prépare à toute cette crise écologique, dont ils seront, si cela s’avère être aussi catastrophique que présenté, les premières victimes. J’aimerai rencontrer des passionnés d’histoires, des chauffeurs de métro, des politiques, des randonneurs, des joueurs de baseball, des altermondialistes, des salarymen/women, des agriculteurs…
Tout un peuple merveilleusement éclectique qui se dissimule derrière cette unité que j’imagine malgré moi,rassemblé autour d’une langue unique que je ne maîtrise pas encore.

Comme il dirait au Japon,
Mata itsu ka.

Commentaires 2
  • Yume-chanOuah ! Voilà une chronique fort intéressante ! Tout d'abord, j'ai beaucoup aimé que tu proposes un format audio d'autant plus que tu t'exprimes bien et que tes propos étaient clairs, donc c'était très agréable à écouter. Et merci d'avoir partagé tes réflexions et tes impressions avec nous d'une manière si passionnée. Tu as ravivé mon envie d'aller découvrir ce pays qui me fait tant rêver. Tes interrogations ont fait écho en moi me poussant ainsi à en savoir plus sur le quotidien des Japonais et sur leurs us et coutumes. Les photos sont vraiment super belles et me mettent l'eau à la bouche ! J'espère avoir l'occasion de te réécouter. Encore merci pour cette chronique. Bonne continuation !

    • Lemasque

      LemasqueMerci beaucoup pour ton retour. Je suis content que tu ais pu ressentir et comprendre la complexité que j'ai vécu là bas et les questions qui se sont imposées. Je dois y retourner. Je n'ai pas le choix. Ce pays m'appelle, sans arrêt.Je dois y aller